Art circulaire. Le Temps des circulations à l’œuvre

Barbara Portailler

  

La révolution écologique qu’appelle l’ère Anthropocène peut compter parmi ses meilleurs porte-voix les innombrables déchets, ou reliquats des activités humaines, qui ont fini par marquer les strates terrestres supérieures d’une couche indélébile. Partout les artistes se saisissent du réemploi de ces reliquats, engouffrés dans la brèche entre-ouverte par les derniers artistes modernes Picasso et Kurt Schwitters, puis en réaction à la  société de « production-consommation-destruction », les Nouveaux Réalistes et l’ouverture à la  posssibilité d’une « sculpture sociale », au sens de l’artiste Joseph Beuys ou de l’œuvre de l’artiste Mierle Laderman Ukeles. Face à ce constat, l’économie ne se veut plus en reste et l’économie circulaire est présentée comme un nouveau paradigme économique d’échange et de production, pour faire des reliquats des uns les ressources des autres. Loin d’une « économie circulaire authentique » au sens des chercheurs Christian Arnsperger et Dominique Bourg, les initiatives actuelles demeurent des opérations essentiellement circonscrites à l’économie industrielle et limitée par des objectifs de rentabilité à court terme. 
Faire de l’art avec des reliquats, est-ce déjà de l’économie circulaire authentique, voire davantage ? L’ère Anthropocène ne questionne pas seulement la réduction des reliquats mais également les condition de production, de diffusion et de consommation de l’art selon une relation durable avec les différents écosystèmes dans lesquels circulent artistes, acteurs d’institutions culturelles et les ressources mobilisées, tangibles et intangibles. 
Nous nous intéressons aux conditions d’un « art circulaire » authentique. En interrogeant artistes, acteurs d’institutions culturelles et leurs collaborations avec des secteurs dits non-culturels ou intermédiaires, comme par exemple les entreprises ou associations qui fournissent les matériaux, les lieux de diffusions alternatifs ou les publics et les tiers-lieux.  
Il s’agit de mieux comprendre les conditions de création et de diffusion des pratiques artistiques qui se veulent plus respectueuses non seulement des matériaux mais également de la vie des œuvres, à travers les mots des artistes, leurs médiateurs et leurs publics : de leur énonciation à sa mise à disposition du public et sa réception. Le choix des entretiens conduits sera abordé en relation avec le champ de l’art contemporain afin de questionner les pratiques reconnues d’artistes comme Tomàs Saraceno, des pratiques émergentes, et les pratiques aux frontières des pratiques artistiques en médiation avec la politique de la ville ou les interventions en entreprises par exemple. A partir de la  déconstruction du principe d’ « égalité des matériaux » des modernes et de « recyclage  poétique » des Nouveaux Réalistes, nous questionnerons tant la circulation des reliquats réemployés par les artistes, que des matériaux de production et de diffusion des œuvres, et des artistes, entre les différents écosystèmes. L’enjeux réside dans la génération des formes et des gestes artistiques attentifs au temporalités d’une relation durable aux environnements traversés et aux problématiques de destruction ou de régénérations des ressources mobilisées.